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De palais des sciences à de pâles chancres : quel avenir pour les instituts Trasenster ?

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« En Belgique, l’essor de l’enseignement universitaire avait été paralysé. Partout autour de nous, dans les plus petits pays comme dans les grands empires, les progrès merveilleux des sciences et la révolution qui s’est faite dans les méthodes d’enseignement donnaient lieu à de vastes installations scientifiques, la Belgique, la riche Belgique restait presque la seule dans un état d’indifférence. »

Louis Trasenster, discours de rentrée académique de l’année 1883 |1|

Le 6 décembre 1813, Guillaume Frédéric d’Orange-Nassau devient prince souverain des Pays-Bas. Le régime napoléonien en place s’effondre et le système d’enseignement (les académies) également. Face à l’enseignement catholique, Guillaume Ier fait de l’enseignement public sa priorité. À Liège, l’ancien collège des jésuites, place du XX aout, abrite désormais la nouvelle Université. Le collège est rapidement rénové, modifié et amélioré, avec notamment la création en 1821 de la salle académique, de style néo-classique par l’architecte de la ville de Liège, Jean-Noël Chevron. Le manque de place se fait déjà sentir à cette époque : le jardin botanique est déplacé en 1819 à son emplacement actuel. Mais ce n’est que cinquante ans plus tard que l’université commencera une lente mutation, à la fois physique et de l’esprit.

En 1870, l’Allemagne rayonne politiquement et scientifiquement, les échanges avec les nations étrangères sont nombreux. À Liège, Auguste Swaen et Édouard Van Beneden échangent avec l’Allemagne et l’Autriche. Ces deux docteurs liégeois ramènent avec eux le culte de la recherche et la nécessité de cours pratiques.

Les infrastructures de l’époque sont alors considérées comme insuffisantes et inadéquates à ce nouvel enseignement. La loi Delcour de 1876 confirme cet élan rendant les exercices pratiques obligatoires dans les Facultés de sciences et de médecine. À cette époque, l’Université de Liège suffoque dans ses locaux situés place de l’Université |2| et voit année après année le nombre d’étudiants augmenter. Il s’agit ainsi de transmettre un savoir écrit, mais également pratique notamment dans le domaine des sciences dures et appliquées.

Face aux autres universités européennes, la Belgique est en retard. Cela est dû, en partie, au fait que les frais immobiliers des locaux universitaires sont à la charges des villes, qui ne peuvent investir convenablement dans de nouvelles infrastructures. Les universités n’étaient pas, dans un premier temps, gourmandes en ressources financières et matérielles. Cependant, le XIXe siècle annonce un véritable tournant : les bibliothèques et les collections s’étoffent, les laboratoires désormais indispensables dans l’enseignement supérieur nécessitent de nouveaux espaces adaptés. Les universités d’État (Liège et Gand) étouffent dans des locaux trop étroits et les budgets communaux ne peuvent répondre adéquatement à ces nouvelles attentes.

L’année 1879 sera l’année des changements. Louis Trasenster (1816-1887) est élu recteur de l’Université de Liège et sera le premier disposant d’une marge de manœuvre suffisante afin de promouvoir les nouvelles extensions de l’Université. Ce professeur des mines et de mécanique est également le fondateur de l’A.I.Lg (Associations des Ingénieurs sortis de l’École de Liège) ainsi qu’un proche du politicien Walthère Frère-Orban (1812-1896), alors premier ministre. C’est cette relation privilégiée qui favorisera le vote d’une une loi spéciale permettant aux universités d’État d’avoir les crédits nécessaires aux transformations qui s’imposent.

Le corps professoral de Liège réfléchissait depuis plusieurs années à un projet d’extension, des bâtiments universitaires modernes permettant l’étude des nouvelles sciences. Les discussions avec les membres du Conseil communal et les comités de quartiers sont nombreuses et des projets d’extension de l’université, place du XX août, ou de création d’autres bâtiments sont élaborés dès 1870. Il faudra discuter, argumenter durant une dizaine d’année pour qu’un projet prenne véritablement forme. Après de nombreuses hésitations et compromis, le Conseil communal adopte le projet de Walter Spring, professeur de chimie, en créant des instituts distincts et spécialisés disséminés dans la ville. Ce projet est retenu par le Conseil communal de Liège en 1881. Il propose huit instituts scientifiques et techniques : un institut de botanique, de zoologie, de pharmacie, de physiologie, de physique et chimie, d’astrophysique et d’électrotechnique, anatomie.

Répartis à travers la ville, ces instituts sont le plus souvent regroupés, formant des îlots de bâtiments universitaires, des points de référence. Seul l’Institut d’astrophysique, situé sur le sommet du plateau de Cointe pour des raisons paraissant évidentes, et l’Institut d’électrotechnique Montefiore, rue Saint-Gilles, réexploitant un édifice préexistant, sont isolés. Le reste des instituts sont situés soit près du jardin botanique, soit au sein des bâtiments universitaires primitifs, place de l’Université soit encore sur la rive droite de la Meuse, sur le terrain de l’ancien hospice des incurables détruit pour l’occasion.

Les sources textuelles nomment principalement un architecte qui fut à l’origine de la plupart des instituts, si ce n’est tous. Il s’agit de Lambert-Henri Noppius (1827-1889), architecte de la ville de Liège, également responsable de la coordination de l’aile ouest néogothique du Palais provincial après Jean-Charles Delsaux. Les plans des différents instituts sont établis par l’architecte et les professeurs, afin de répondre de la meilleure manière à ces nouveaux enjeux. Nous lui devons avec certitude les instituts de botanique, de zoologie, d’astrophysique, de pharmacie et d’anatomie. La création de ces Instituts désignés aujourd’hui par la littérature comme les Instituts Trasenster sont érigés de 1811 à 1892 et financés à nonante pourcent par l’État qui lègue avec sa loi spéciale quatre millions de franc pour l’achat des terrains, la construction des instituts ainsi que l’acquisition du matériel scientifique.

Ces instituts présentent une pluralité des références architecturales caractéristique de l’éclectisme du XIXe siècle. Une description détaillée de chaque institut serait longue et rébarbative, mais nous invitons les lecteurs à se balader dans les rues liégeoises et découvrir ces bâtiments de visu. Notons que l’intérêt patrimonial de ces instituts est reconnu avec notamment l’inscription de ces instituts à l’Inventaire du Patrimoine Culturel Immobilier. Certains éléments extérieurs (façades et toitures) et intérieurs (laboratoires) sont même classés. Le style néo-classique est prédominant dans les instituts de pharmacie, de botanique ou encore de zoologie. Ce dernier semble être la pièce maîtresse avec sa façade imposante, son hall orné de matériaux nobles tel le marbre. Cette esthétique néo-classique se résume souvent à la présence d’ornements et d’éléments spécifiques : colonnes ioniques, frontons rappelant les temples antiques, façades rythmées autour d’un léger ressaut de la travée centrale pouvant s’accompagner des travées d’angles. L’institut d’Anatomie, rue de Pitteurs propose quant à lui une esthétique néo-gothique avec ses façades en briques sur soubassement de calcaire et moellons de grès avec contreforts. Les baies sont à croisées ou traverses et sont ornés d’arcs trilobés au rez-de-chaussée tandis que les angles sont chaînés.

Faites un détour par Cointe pour observer l’institut d’astrophysique. L’observatoire est le bâtiment le plus ornementé du parc privé. De brique et de pierre, cet édifice s’impose avec l’inspiration castrale dont l’a doté Noppius mais aussi par une certaine modernité liée à l’utilisation de cuivre pour les coupoles ou du système d’ouverture singulier de la méridienne en bois et acier.

Ainsi tous les instituts se ressemblent et pourtant sont singuliers dans leur architecture et leur organisation spatiale. Tous présentent des conditions de facilité et de bien-être nécessaire à l’étude de ces nouvelles sciences : auditoires en gradins, amphithéâtres circulaires, tableaux noirs et outillage complet de recherche. Inaugurés à partir de l’année 1883, ils feront l’objet du discours de rentrée académique de Louis Trasenster qui y déclare que « l’enseignement supérieur de l’État est entré dans une ère nouvelle. » |3| Ces palais des sciences sont désormais comparables aux meilleures universités d’Europe et leur réputation traversera les frontières avec la présence à Liège de nombreux Congrès scientifiques qui permettent de les présenter. Nous pouvons ainsi lire dans la presse que « tous les membres du Congrès [international de physiologie, ndlr.] ont été unanimes pour admirer la remarquable installation de l’institut de physiologie et celle des divers autres instituts qui composent l’université de Liège. » |4| ou encore que « l’institut de physiologie et celui de zoologie sont de véritables palais. Il y a beaucoup de place. Chaque pièce est aménagée en vue d’une installation spéciale. Mais ce qui a paru surtout remarquable c’est de voir les agencements merveilleux que présentaient les amphithéâtres en vue de démonstrations publiques. Il est certain que cela est totalement inconnu chez nous. » |5|

Témoins d’une évolution majeure de l’Université de Liège, ces instituts semblent aujourd’hui oubliés voire abandonnés pour certains, dont l’observatoire et l’institut Montéfiore. D’autres sont encore propriétés de l’université et abritent encore des étudiants, bien qu’ils soient en minorité. Seul l’institut de zoologie semble encore présenter sa grandeur d’antan, grâce à sa réaffectation en aquarium et museum des sciences naturelles.

D’autres attendent patiemment de sortir de leur torpeur, tel l’observatoire de Cointe. Durant plus de cent ans, le domaine a servi l’Université de Liège. Afin de moderniser les bâtiments, des parties construites initialement en bois périssable sont remplacés par des édifices en briques dès les années 1930. Une seconde période de modernisation et d’agrandissement s’opère cinquante ans plus tard avec l’édification d’une extension en 1962-1963 : deux ailes contenant laboratoires et amphithéâtres dans un pur style moderniste liégeois. C’est ce mélange des formes architecturales qui donnent un atout supplémentaire au domaine, véritable témoin des évolutions successives de l’Université de Liège, tout autant que l’ensemble historique de la place du XX août ou le campus universitaire du Sart-Tilman.

Aujourd’hui, la mémoire de l’observatoire survit. Essentiellement grâce à la Société d’Astronomie de Liège qui travaille sur les lieux dans des préfabriqués et dans les pièces encore accessibles, ces dernières se raréfiant au fil du temps et des dégâts. Seul l’espace de la méridienne est ainsi encore accessible au public dans le bâtiment principal. L’état sanitaire de plus en plus préoccupant et une campagne menée par la SAL et urbAgora |6| ont encouragés la Région Wallonne, propriétaire des lieux, à envisager un classement comme monument ou site classé. Le ministre wallon du patrimoine, René Collin, a récemment annoncé des intentions positives quant à ce classement. L’avenir reste pourtant en suspens alors que des rumeurs d’achat par un promoteur immobilier court dans la presse et qu’aucune information ne filtre quant à ce qui fera exactement l’objet de ce classement : ses façades ? Le bâtiment original ? Ses extensions modernistes ? Son parc exceptionnel ?

Nous ne pouvons qu’espérer que le domaine de l’observatoire sera protégé et qu’il fera l’objet d’une réaffectation respectueuse afin que son histoire puisse continuer. Il existe une multitude de manière de faire revivre l’observatoire de Cointe et nous ne doutons pas que les liégeois fourmillent d’idées. À l’heure où l’institut Montéfiore, en piteux état, a été racheté par une société immobilière et que l’observatoire de Cointe se voit faire l’objet d’intentions similaires, un tel projet, mené à bien, amorcerait en tous cas la vision d’un nouvel avenir, de nouveaux potentiels pour ce réseaux d’instituts encore complet, mais pour combien de temps ?

Margot Minette est historienne de l’art spécialisée en conservation-restauration du patrimoine culturel immobilier. Impliquée dans la défense patrimoniale du site de l’observatoire de Cointe (Liège) |7|, elle le resitue ici dans son contexte historique d’édification.

Bibliographie

COMHAIRE Charles-Joseph, Esquisse historique sur les bâtiments universitaires, Liège, Auguste Bénard, 1892

VAN KALKEN Frans (dir.), Histoire des universités belges, Bruxelles, Office de publicité, 1954.

Fiches des différents instituts de l’IPIC.

|1| RAXHON Philippe, Université de Liège (1817-2017) : mémoire et prospective, Liège, Presses Universitaires de Liège, 2017, p. 75

|2| Nous connaissons cette place aujourd’hui sous le nom de place du XX août en mémoire du massacre de la nuit du 20 août 1914. Elle se nommait tout d’abord place des Jésuites, puis place de l’Université avant d’avoir son appellation actuelle.

|3| RAXHON Philippe, Université de Liège (1817-2017) : mémoire et prospective, Liège, Presses Universitaires de Liège, 2017

|4| Gazette des Hôpitaux, 17 septembre 1892, In. COMHAIRE Charles-Joseph, Esquisse historique sur les bâtiments universitaires, Liège, Auguste Bénard, 1892, p. 23

|5| Lyon Médical, 23 octobre 1892, In. COMHAIRE Charles-Joseph, Esquisse historique sur les bâtiments universitaires, Liège, Auguste Bénard, 1892, p. 23

|6| Voir « L’observatoire de Cointe est en danger, protégeons-le ! », pétition, 19 oct. 2017. En ligne via https://www.change.org/p/l-observatoire-de-cointe-est-en-danger-protégeons-le 

Cette publication est éditée grâce au soutien du ministère de la culture, secteur de l'Education permanente

 

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