FORMATION ET TRANSFORMATIONS DE LA VILLE-TERRITOIRE (EN BRABANT WALLON)
Certains lieux de la partie centrale du Brabant wallon présentent l’apparence d’un cadre de vie ordinaire où bien-être rime avec habitat et propriété individuelle, villa et SUV, trampoline et haies bien taillées. Ces vastes zones remplies de « villas quatre façades » ont oblitéré les tracés anciens, englobé les centralités historiques et, se camouflant entre les arbres et les champs, sont peu à peu devenues le paysage lui-même. Sur fond de croissance économique, de métropolisation bruxelloise et à la faveur également de l’urbanisation de la grande propriété foncière |1| – les domaines et terrains de grande taille étaient encore nombreux au début du 20e siècle –, ce « suburbrabant » s’est matérialisé principalement durant l’après-guerre. Il forme désormais une part importante de l’environnement bâti.
Aujourd’hui, ces territoires sont souvent qualifiés de « suburbains » ou de « périphériques », par opposition à la ville, dense, sédimentée dans le temps, reconnaissable aux figures historiques de centralité qui la composent, identifiable dans les imaginaires et structurante dans ses formes. « Suburbain », comme moins qu’urbain. Périphérique en tant qu’exclu des privilèges – mais aussi des inconvénients – de la centralité. Aujourd’hui pourtant, ces lieux de nos territoires contemporains représentent une réalité pour des dizaines de milliers d’habitants et d’habitantes. Paradoxalement, ils restent néanmoins peu étudiés. Ce type d’urbanisation a pris corps à la charnière entre ce qui, à l’époque, apparaissait comme deux mondes clairs et distincts – la ville et la campagne – jusqu’à rendre cette opposition obsolète, incapable d’expliquer la complexité de ces nouvelles formes hybrides. À l’image d’une « ville-territoire », image proposée en 1962 par les architectes et urbanistes italiens Giorgio Piccinato, Vieri Quirili et Manfredo Tafuri |2|, ou encore d’une « banlieue radieuse » décrite en 1986 par Marcel Smets |3|, professeur d’urbanisme de la KULeuven et ancien vlaamsebouwmeester, c’est dans le mot-valise ou l’oxymore que se cherchent des termes nouveaux pour décrire la réalité d’un territoire qui a profondément – et très rapidement – changé.
Depuis ces premières tentatives pour énoncer les transformations radicales qui affectent le territoire contemporain européen, tout un champ de l’urbanisme s’est consacré à décrire méticuleusement les phénomènes de dispersion de cette urbanisation – une urbanisation qui délaissera définitivement les modèles autrefois structurants de la ville et de la campagne |4|. Ces espaces, historiquement clairs, se sont dissous l’un dans l’autre, formant un système complexe qui prend ses racines dans des structures morphologiques, des géographies humaines, des processus sociaux et historiques spécifiques. En Belgique, en Flandre et en Brabant, le fond de cette dispersion s’appuie sur des politiques d’accès à la propriété à travers des mécanismes de subsides et une mobilité accrue des forces de travail via un réseau de chemins de fer vicinaux mis en place pour les classes ouvrières durant le XIXe siècle |5|. Au XXe siècle, le territoire s’équipe en tant que matrice industrielle et logistique à l’échelle nationale. Aux quatre coins du pays, on spécialise les infrastructures de l’État-Providence : un cadre économique productif s’organise qui permet d’installer partout les conditions d’un habitat suburbain |6|. En Belgique, les années d’après-guerre, en particulier, conforteront une forme d’idéal « anti-urbain ».
MAISONNÉE / CO-HOUSING
Les Jonquilles. Une maison collective Rue des Jonquilles. Il fallait y penser, se dit Lily. Ça évoque ces appartements à la mer, genre « Résidence Mercator ». En même temps, cela donne un nom, une identité ou un sens à cette grande maisonnée. Iels sont si nombreux et c’est comme un port d’attache pour la plupart de ces personnes. Dix à vivre dans la maison et pourtant cela reste assez calme. Ce n’est pas réellement une colocation, en réalité chacun a son studio avec une chambre, une kitchenette et une salle de douche. Mais au centre de l’habitation, il y a des grandes salles communes avec la cuisine, la vaste salle à manger, un salon et la zone de détente, une sorte de bibliothèque avec quelques fauteuils. Lily espère pouvoir y trouver sa place.Benoit, un des cohabitants qui travaille au service de l’urbanisme de la commune, expliquait que c’est le nouveau code du territoire, élaboré dans les années 2030, qui a fait modifier ou annuler les distances de recul de trois mètres entre les parcelles des permis de lotissements. C’était au moment du moratoire sur les nouveaux terrains à bâtir. C’est comme ça qu’ils ont pu commencer à combiner des terrains et des maisons entre elles pour faire les maisons collectives ou les crèches ou les espaces de coworking que l’on trouve dans le quartier aujourd’hui. Des maisons comme celle-ci, il y en a peut-être trois sur la commune, mais sûrement plus dans le BW.
Cela fonctionne assez bien dans l’ensemble. Ils ont construit une grande pergola à l’arrière, qui donne un accès au jardin et aux espaces communautaires depuis tous les studios. En été, les fêtes et les moments de détente s’installent entre la pergola et la piscine. Une fois par an, le volume monte un peu mais les voisins sont toujours invités ! Devant, un avant-jardin fait la transition avec le voisinage. Au moment de la transformation, les principes de gestion intégrée des eaux pluviales à la parcelle ont été appliqués, ce qui a permis d’installer les noues et les nouveaux arbustes et prairies fleuries.
La plus jeune a 27 ans et commence tout juste son premier job, le plus vieux en a 40 et est en train de faire une formation passerelle pour devenir médiateur social. Il apprécie surtout la compagnie des plus jeunes dans cette période un peu difficile de sa vie. Iels ont tous en commun le désir de retrouver une forme de communauté, mais de garder en même temps leur autonomie dans l’habitat. D’ailleurs chacun trouve son rythme comme iel veut, il n’y a pas de compte à rendre.
Samuel travaille dans un bureau pharma dans le zoning de Wavre et ne voulait pas faire les trajets en train depuis Namur, d’où il est originaire. Aller à Wavre n’était pas non plus une option, il lui fallait plus de vert, comme ici. Avec la nouvelle piste cyclable qui remonte de Profondsart à Wavre, le trajet prend environ 20 minutes. Et avec les nouveaux centres de quartiers installés dans les maisons rachetées en préemption par la commune, le quartier à pris une atmosphère plus vivante qu’il y a dix ans ! Il y a des salles de sport, quelques commerces et horeca – c’est un cadre de vie plutôt agréable.
À l’issue de la visite, Lily semblait être intéressée par la chambre à louer, elle s’était fait une bonne idée du lieu et avait laissé son numéro de téléphone pour qu’iels la rappellent. Après, pour les démarches administratives, il faudrait encore voir avec le secrétariat des résidences de Rixensart géré par une Asbl para-communale. Benoit – encore lui – lui avait expliqué pendant la visite que cela permettait notamment un gel du prix des loyers pour contrecarrer les plateformes Airbnb qui pourraient vite profiter du système !
LA PÉRIPHÉRIE : DESCRIPTION ET PROJETS DES ESPACES SUBURBAINS
En 1991, l’urbaniste italien Bernardo Secchi publie un article dans la revue d’urbanisme italienne Casabella intitulé simplement « La périphérie |7| ». Quasiment au même moment, dans la revue Urbanismo Revista qu’il dirige, Manuel de Sola Morales, urbaniste espagnol, nous parle de la périphérie en tant que projet en latence, un lieu à développer (1992). Dans les deux cas, il est question de poser un regard sur ce qu’on ne voulait pas regarder et de prendre le temps d’une description juste, élaborée, épaisse.
À la lecture croisée de ces textes, des éléments communs ressortent, comme des rochers à la surface de l’eau : ils fixent par endroits des repères dans la géographie mouvante des études de ces périphéries. Secchi définit la périphérie comme un lieu caractérisé par son « absence » de choses, en contraste avec, d’une part, la ville historique, figure forte et lisible et, d’autre part, les paysages ruraux. Ces espaces deviennent un alibi pour une triple critique de la modernité en tant qu’appareil aménageur, de l’architecture comme spéculation immobilière et de l’administration comme dispositif aménageur ineffectif |8|. De son côté, Manuel de Sola Morales utilise lui aussi le mot « absence » : il nous enjoint à ne pas regarder la périphérie « négativement comme la dégradation du centre-ville mais au contraire comme un territoire actif pour le projet contemporain de la métropole », et appelle les acteurs du territoire à investir cette absence par la pratique |9|. Ainsi, cette périphérie, justement parce qu’elle est caractérisée par « l’absence de » – de modèles urbains, de figures historiques, de « détermination » –, devient un espace appréhendable et à investir. Une invitation à combler la vacance de références ou de modèles par l’élaboration de projets pour dessiner son futur. « La périphérie requiert aujourd’hui, avant même des plans et des projets, des descriptions pertinentes et des explications spécifiques », propose Secchi, appelant à regarder cette ville que personne ne souhaite regarder.
C’est sur ce postulat que s’échafaude notre recherche : décrire ce territoire délaissé. Et lui donner une représentation, c’est le faire exister en réalité. Projeter son futur, c’est se donner des possibilités de penser ses modifications.
MAISON DENSIFIÉE / VILLA À APPARTEMENTS
9h20. Jérémie s’apprête à devoir choisir entre ranger la table du petit-déjeuner ou démarrer cette journée de travail déjà un peu retardée. C’est toujours comme ça les jours où Yaëlle est là. Il salue le voisin du dessus en prenant le courrier. 8 ans qu’il vit ici maintenant. C’est après la deuxième grande crise sanitaire, celle de 2024, au moment de sa séparation, qu’il a opté pour cet appartement compact dans cette « villa ». Cette ancienne maison a été surélevée et transformée en appartements, lui est au rez avec un bout de jardin, c’était un critère.Nadia traverse l’allée. C’est l’habitante du deuxième, elle télétravaille souvent, pas étonnant qu’elle soit là en journée. Elle vit seule mais est assez extravertie, c’est le moteur de la petite vie entre les voisins de la villa. Que ce soit les BBQ d’été ou la gestion du jardin commun, c’est souvent elle qui lance les initiatives. Ça lui arrive de dépanner Jérémie en gardant Yaëlle de temps à autre, enfin surtout quand elle était plus petite. Elle est déjà très autonome pour ses 11 ans maintenant.
12h30. Jérémie aperçoit Yaëlle rentrer au bout de l’allée commune. Depuis cette rentrée scolaire, elle va à pied ou à vélo à l’école * quel bonheur de ne plus devoir faire les trajets ! Il y a un tracé pedibus, qui profite du réseau de sentiers qui a été reconstruit ces dernières années. Il permet de relier les cul-de-sac et passe entre les clos et les jardins. D’un coup, les maisons de ses ami·e·s qui semblaient si loin sont tout près, au fond du jardin ou de l’autre côté de la haie. C’est dingue. Puis les adultes eux aussi circulent beaucoup plus à pied maintenant. Fini la voiture pour aller au Delitraiteur ou n’importe où. La perception des distances a changé.
« Ça a été l’école ce matin ?! Comment était ce fameux cours sur les écosystèmes de la campagne qui t’intéressait tant ? On mange dans 20 minutes, c’est bientôt prêt en tout cas. Oui oui, vas-y, tu peux rejoindre Kamil ». Elle a traversé le hall, le salon et la cuisine, attrapant un morceau de macaroni pas cuit, avant de filer par la baie vitrée de la cuisine. Le jardin, de ce côté-là, s’ouvre via un petit portillon vers le potager collectif et une aire de jeux de quartier. C’était une maison isolée au centre du lotissement et la commune a fait usage de son droit de préemption pour acheter cette parcelle. Ça fait partie de leur programme de rénovation suburbaine, des opérations subsidiées pour des biens communs. Les maisons voisines ont rapidement ajusté leur clôture et leur haies pour avoir un accès direct à ces nouveaux clos.
« C’est prêt, on mange ! ». Jérémie ne s’en fait pas, il préfère la savoir au grand air que dans le métavers. Bien que l’un n’empêche pas l’autre, la semaine passée, il a retrouvé un Xtrue, un extenseur de réalité virtuelle planqué dans la haie. Il trouve que c’est encore un peu jeune pour elle. De retour à la maison, les macaronis sont à point et bien gratinés. La nouvelle cuisine est ouverte sur le jardin et le clos commun, on devine les passants. Nadia sort promener son chien Pablo. Demain, Yaëlle repart chez sa mère. Elle s’est installée en cohabitation avec une autre maman solo du côté de Court-Saint-Étienne. Les jours de beau temps, elle y va à vélo par la cyclostrade. Sinon, les trains sont gratuits pour les moins de 18 ans maintenant !
RE : BANLIEUE RADIEUSE : RÉ-IMAGINER LES CONDITIONS RADIEUSES DE LA BANLIEUE BELGIQUE
C’est ainsi qu’à partir d’une commande de l’Institut Culturel d’Architecture (ICA) |10|, nous avons cherché à poursuivre cet effort de description par le projet, un effort auquel nous invitaient déjà ces deux auteurs il y a donc plus de trente ans. L’iconique maison pavillonnaire, la « villa quatre façades », comme on la nomme en Belgique, nous semblait devoir être contournée pour garantir un élargissement fondamental de notre regard et en venir à une interrogation plus large relative à la manière de transformer cette périphérie face aux enjeux contemporains et aux multiples crises sociales, économiques et climatiques. De la transformation des maisons, il s’agissait de glisser vers une réflexion plus englobante sur nos territoires. Quel futur pour ces territoires suburbains ?
Aujourd’hui, ces territoires sont rattrapés par le temps et leur modèle semble insoutenable face aux enjeux de la crise climatique. Ces espaces périphériques sont-ils capables de muter vers un projet de ville qui assume une forme de transition ? – transition des modèles de mobilité, de consommation des énergies et des ressources, transition aussi des modèles sociaux du vivre-ensemble et du modèle économique de production de l’habitat. Si oui, par quoi cela peut-il, doit-il s’opérer et comment s’en inquiéter ? S’agit-il, comme on nous le propose souvent, de formuler des modifications morphologiques dans l’objectif de « densifier » ces territoires ? Ces quartiers peuvent-ils s’hybrider avec d’autres formes d’urbanisation ? Quelle est la place du travail au cœur de ces lotissements ? La relation qu’ils entretiennent avec Bruxelles ou avec d’autres polarités urbaines et régionales est-elle d’emblée une relation de centre à périphérie ? En outre, on oublie trop souvent qu’en réalité la « suburbia » est déjà en train de se transformer et qu’il faut à la fois décrire ce qu’elle est, ce qu’elle devient et ce qu’elle pourrait être.
Puisque « les conditions ont changé », pour reprendre les mots de Bernardo Secchi |11|, il est nécessaire de reformuler les modalités du projet. Notre intervention propose une exploration projectuelle des transformations futures de ces territoires suburbains. Il s’agit de se mettre dans des conditions de « projetation », de chercher à concevoir les transformations comme s’il s’agissait de commandes architecturales, sauf que les clients ici sont les générations futures et que les propositions s’émancipent volontairement du cadre réglementaire existant. Cette recherche par le projet s’est penchée sur des cas d’études, des échantillons de villes, confrontant une série d’hypothèses transformatrices sur le bâti et le paysage. S’agit-il simplement de transformer les typologies de logement, d’en augmenter la densité ? Mais comment diviser une maison unifamiliale ? S’agit-il d’une question foncière ? Et si l’on remembrait les parcelles ? Si l’on rendait ces quartiers plus poreux, plus connectés ? Et si l’on réinstallait des lieux de production et de consommation ancrés dans les tissus mono-résidentiels existants ?
Le présent article présente un caractère synthétique : il reflète en effet un effort de formulation et de mise en commun de plusieurs explorations préalables, comme des routes parallèles ou convergentes. Parmi ces initiatives, une recherche doctorale, des projets concrets de rénovations de logements à la recherche de nouveaux modes d’habiter, des enseignements d’atelier avec les étudiants et étudiantes de master en urbanisme, ou encore des travaux, projets et mémoires de fin d’études d’étudiantes et étudiants des diplômes d’architecte et d’ingénieur architecte |12|.
LA RECHERCHE PAR LE PROJET COMME BOUSSOLE EXPLORATOIRE
Dans tous les cas, au cœur de l’enquête, se trouve le projet. En tant que principal mode de production de connaissance des métiers et disciplines de l’espace, architectes, urbanistes, paysagistes. Autrement dit : le projet en tant que méthode d’investigation qui épuise patiemment une hypothèse de transformation. Mais aussi le projet en tant que représentation ou fiction du futur, qui renforce l’espoir de changement. Le projet, les projets. Au pluriel, pour rendre compte des tentatives, non exhaustives, et forcément exploratoires, qui ne revendiquent pas de solutions uniques, et qui sont à la base d’une posture tout à la fois critique et enthousiaste. Les perspectives futures résideraient-elles donc d’abord là, dans un autre regard rendu possible par le projet ? Avec le projet, on regarde ces territoires suburbains, cette non-architecture ou cette non-ville, à la recherche des initiatives, des germes qui les habitent déjà et qui pourraient s’épanouir jusqu’à les transformer. On regarde en dehors de nos villes, en dehors de nos pratiques d’architectes, on regarde en dehors des codes et des réglementations actuels. Déporter le regard à la périphérie (apparente) des choses pourrait-il mettre en évidence notre capacité à penser autrement et à refonder un autre projet de collectivité pour nos manières d’habiter ?
Puisque ces lieux résonnent par l’absence de référentiels forts – tel un « héritage sans testament » dirait René Char –, prenons soin de les comprendre mieux pour imaginer leur futur. Nous avons par conséquent forgé notre connaissance des lieux dans de multiples allers-retours avec le terrain – dans les légendes des cartes, dans les mots et les non-dits de nos rencontres avec les riverains, au gré de nos visites sur place à la recherche des signes d’usure, des sparadraps déjà en place ou des rustines déjà placées ici et là. À partir de là, nous avons entamé un travail de description épaisse, une lente prise de contact avec notre territoire d’étude.
À l’image du travail Re : American Dream de Roger Sherman |13|, des prototypes permettent de s’imaginer les conditions nouvelles, mais toujours « radieuses », de cette « banlieue Belgique ». Des maisons sont sélectionnées pour leur variété et nous commençons alors notre travail d’architecte : nous imaginons les modifications qu’elles peuvent, qu’elles pourraient endosser. Ici un grenier à rehausser, là une relation renouvelée à la rue, plus loin un garage trop grand qui devient studio ou atelier de travail. Les médiums exploratoires combinent plusieurs modes de représentations graphiques. En plan, en collage, en maquette ; il ne s’agit pas de viser à l’exhaustivité ou à une démonstration scientifique, mais plutôt d’ouvrir des champs de mutations possibles. L’exploration des possibilités de mutations de ces territoires s’est donc appuyée sur des propositions concrètes de projets. Des transformations, relativement réalistes ou carrément radicales, voire visionnaires. Des actions qui impactent et modifient notre environnement collectif, à l’opposé des logiques individuelles. Au final, cette « recherche par le projet » – une méthode fréquente en urbanisme et en architecture –, incorpore des mutations déjà en cours, en propose de nouvelles, et s’appuie d’abord et avant tout sur une lecture fine de la situation existante.
Si les propositions de transformation sont volontairement à l’écart, voire en contradiction avec une réalité administrative, un urbanisme de plans et de réglementations – ce qui leur permet d’ouvrir le champ des possibles –, elles n’en sont pas moins des propositions de bon sens, à la recherche d’une forme d’opérationnalisation ou d’économie de moyens. Tous ces fragments de projets questionnent les manières de prendre en charge ces urbanisations aujourd’hui ; ils mettent aussi en critique une forme d’immobilisme et de conservatisme à l’œuvre dans les outils actuels. La mise en place ultérieure de ce bon sens est avant tout une question de politiques publiques, c’est-à-dire de justes directions à prendre et de leur élaboration collective. Habiter le territoire est en effet une question collective – non individuelle : elle mérite plus d’ambitions politiques dans la recherche d’une transition vers de nouveaux modèles d’habitat au service du vivre-ensemble, du vivre en commun.
MAISON KANGOUROU
500 kWh en moins sur les deux dernières années. Sacrée économie pour la famille. Le décompte annuel vient de tomber. Micha est plutôt satisfait. Zoé voit bien que son père est content, elle sait que si on économise plus d’énergie, on a plus de sous pour son kot : « Vous pourrez m’aider à avoir un kot alors ?! », s’exclame-t-elle. De toute façon, c’est décidé pour elle, l’an prochain, elle rentre à l’unif’, même si elle n’aura pas de kot tout de suite, elle vivra sa vie.Juillet approche et les canicules de mai et de juin ont été bien absorbées par les travaux sur la maison. Isolation et inertie, et le jardin d’hiver. Mamy Bernadette y passe la plupart de son temps, frais en été, tempéré en hiver. En fait, elle ne va plus très bien, c’était difficile pour elle de gérer sa grande maison seule depuis la mort de papy, si grande, si coûteuse en énergie et surtout si vide. Un sacré coup. La famille a alors eu l’idée de se rassembler sous le même toit. Après de longues discussions, Judith s’est vue rassurée sur le projet. Les primes à l’intergénérationnel sont tombées à point nommé. La Fédération Wallonie-Bruxelles finançait les frais de déménagement des personnes senior pour un rassemblement familial, et la Région Wallonne intervient sur certains travaux de réaménagement des maisons et appartements. Comme iels avaient revendu la voiture il y a déjà 3 ans * quand la station de voitures partagées du quartier a ouvert en haut de la rue – le garage est devenu un lieu de stockage, un vrai capharnaüm. L’arrivée de Bernadette a été l’occasion d’un beau projet de vie communautaire, une maison kangourou.
La famille comme voisin, c’était un sacré coup de jeune. Depuis quand n’avait-elle pas éprouvé ce sentiment de proximité ? Il fallait reconstruire les liens, réinventer des interactions. Mais c’était un vrai plaisir de voir son fils et sa petite-fille plus souvent. Elle avait peur d’être invasive dans la cuisine partagée, puis parfois elle était trop curieuse de Zoé qui filait comme un coup de vent à toutes ses fêtes et ses activités. Pas simple au début de trouver le bon rythme. Et puis en face, il y a cette grande maisonnée, les jeunes dans l’habitat groupé… En arrivant, elle les trouvait bruyants, mais elle a fini par prendre contact avec Benoit, un des plus calmes d’entre eux et qui travaille à la Commune. Il l’aide parfois à faire le jardin quand elle entretient les parterres à rue. Iels se retrouvent même parfois à l’atelier aux fleurs chez Farzaneh pour parler botanique et s’échangent des graines de fleurs à semer.
Pour toutes les autres affaires du quotidien, depuis qu’elle vit ici, elle s’active plus, elle fait ses courses à pied au petit épicier du coin. Ça lui rappelle les marchés de son village d’Ardenne du temps où elle était enfant. Elle qui pensait restreindre son champ d’action en quittant ses origines, en réalité c’est tout un monde qui s’est ouvert. De nouveaux paysages, de nouvelles rencontres, le centre de quartier installé dans le parc voisin où elle est bénévole une après-midi par semaine à l’école des devoirs. Le week-end prochain, elle se le promet, elle ira à pied jusqu’au lac de Genval. Zoé a promis d’être de la balade !
UNE MAQUETTE MONSTRE À LA CROISÉE DES ÉCHELLES
Au gré des transformations de ces prototypes, une sorte d’évidence, d’abord intuitive, s’est progressivement transformée en une posture de projet argumentée. Les pistes d’explorations ne se résument pas dans la transformation d’une seule dimension, elles ne trouvent de sens que dans leur imbrication à de multiples échelles. Autrement dit : les transformations à mettre en œuvre ne s’appliquent pas au seul habitat individuel privé : elles demandent de repenser les alliances et les niveaux d’arrangements spatiaux et sociaux qui pourraient exister dans la périphérie.
La concrétisation du projet de recherche s’est incarnée dans la fabrication d’une grande maquette circulaire qui représente un extrait de ces territoires suburbains sous une forme qui mélange volontairement les échelles et les lieux. À l’image d’une table d’observation, on s’y repère, on observe le territoire, on le représente. Quatre échelles s’y côtoient, s’entremêlant, partageant des bords, confrontant les réalités plurielles et complexes qui s’ancrent en ces lieux. Plus précisément, quatre échelles résonnent avec quatre objets territoriaux très concrets. L’échelle de la parcelle, de l’individuel, de la propriété privée, incarnée par la maison, la « villa quatre façades » (entre autres). L’échelle intermédiaire, celle du mitoyen, du rapport de voisinage, le degré zéro de l’urbain, dont la rue est le parangon le plus clair. Ensuite une échelle plus large, qui évoque des relations de proximité, d’identité, d’ancrage, du rythme des vies quotidiennes dans les espaces du quartier. Et enfin, une échelle territoriale, qui rend compte des structures qui supportent ces dispositifs tous emboîtés les uns dans les autres.
L’imbrication des échelles sur la maquette permet de revendiquer le caractère multi-scalaire des mutations à envisager pour penser le futur de ces territoires contemporains. À la question de leur résilience face aux changements climatiques et sociaux, nous soutenons qu’il ne s’agit pas tant d’une question de performance énergétique du bâtiment, mais avant tout d’une réorganisation transversale de nos espaces et de nos modes de vie. Le territoire, le quartier, la rue, la maison, puisqu’il s’agit d’entités reconnaissables, apparaissent alors comme des outils didactiques qui nous permettent de montrer l’imbrication forte de l’intime et du collectif, de l’ensemble des points de transformation. À travers l’enchevêtrement des représentations modélisées, l’action individuelle s’inscrit dans un projet de collectivité ou de société, proposant une vision des structures communes. En un sens, la maquette montre que les actions individuelles contribuent, par leur répétition, à la construction d’un projet de territoire et à ses caractères spécifiques.
REGARDER L’EXISTANT, RACONTER LE FUTUR
Les interrelations entre nos modes de vie et l’environnement spécifique des territoires suburbains sont complexes ; il est parfois difficile de les représenter. On peut alors tenter de les raconter. La narration de micro-histoires rend lisible la correspondance entre des espaces vécus et des géographies sociales différentes : la cellule privée, le foyer, la mitoyenneté et le voisinage. Comme une « réinvention du quotidien |14| », c’est également à partir d’histoires que nous explorons des stratégies, des tactiques, qui pourraient changer la donne.
Chacune de ces interventions peut par conséquent se lire également au travers de photographies, mais aussi de récits fictifs ; ceux-ci mettent en parallèle une situation existante de ce territoire – tel qu’il est aujourd’hui, tel qu’on en hérite actuellement –, avec une fiction visionnaire au sein de ce même territoire, tel qu’il pourrait être vécu dans un avenir plus ou moins proche. Le reportage photographique est quant à lui réalisé par Michiel De Cleene |15|. Son regard descriptif présente une réalité plus incorporée, matérialisée, de cette urbanisation ; une lecture absolument actuelle aussi, sans le jeu de l’invention qu’est le projet, lequel modifie la réalité. Ces prises de vues sont le fruit de son interprétation de nos discussions et de nos visites sur le terrain. De leur côté, les récits sont l’invention de notre équipe. Ils incarnent dans des micro-histoires, au cœur de cette réalité modifiée, les transformations du territoire. Bien que spécifiques – « nous sommes à Rixensart » –, ces récits ont vocation à parler de façon plus générale et générique du territoire contemporain qui se déploie sous les yeux du visiteur.
La maquette elle-même devient un support libre de narration. Dans le territoire de Rixensart qui construit le fond, l’essentiel de la maquette, la forêt se fond par endroits avec les haies de jardins, le parcellaire devient sillon agricole, les pistes cyclables semblent plus fortes que des autoroutes. Autant d’enchaînements incongrus, de rencontres absurdes, comme entre la haie du jardin à l’échelle S qui devient la forêt XL, qui permettent à notre esprit de divaguer vers des transformations impensées.
MAISON HABITAT ET TRAVAIL
Il me faut juste une signature pour le bon de livraison ! Farzaneh signe le bon et le rend au livreur qui repart, puis s’occupe de mettre en place et d’arroser les plantes et les fleurs fraîchement reçues. Elle demande à l’apprenti de l’aider. Frank a commencé à travailler il y a seulement deux semaines, il vient deux jours par semaine en complément de sa dernière année en école horticole. Il habite en Flandre, mais avec le train, c’est facile. Silencieux et consciencieux, iels s’entendent bien. L’atelier est rempli de mimosas, de jacinthes, de tulipes, mais aussi de fleurs de campagne qu’iels vont récolter ensemble avant l’ouverture des nouvelles parcelles de maraîchage de l’autre côté du rail. Depuis qu’on a réinstauré la multiculture et que la ceinture alimentaire a racheté pas mal de terrains, il y a une biodiversité folle de ce côté-là. Farzaneh est coopératrice dans la coopérative de maraîchers, elle a à disposition un petit lot du terrain pour faire pousser ses fleurs.À midi, ils mangent ensemble dans la cuisine de la maison. L’atelier n’est pas équipé ; après tout, avec la maison si proche, c’est plus simple de s’y rendre pour cuisiner un petit quelque chose. Ça fait partie de ce qu’elle aime : travailler à la maison, partager son temps de manière équilibrée entre travail et vie privée. Alors le fait qu’on mange dans la cuisine ne la dérange pas, c’est un peu l’interface entre l’atelier et la maison. Après un début de carrière endiablé, elle a choisi de ménager son rythme et de mêler sa vie et son travail simplement. La modification des règles sur les activités en zone d’habitat est tombée à pic au milieu des années 2020. Elle a directement fait construire cette grande serre qui s’ouvre aujourd’hui sur la nouvelle placette piétonne pour y faire pousser et y vendre ses plantes et ses fleurs des champs. Tout s’arrose avec la récolte des eaux de pluie !
Les clients sont plutôt là l’après-midi. Même si le quartier s’est bien diversifié, les gens ont plus de temps libre à ce moment-là, puis il y a les habitués qui viennent juste pour boire un jus ou grignoter quelques fruits. C’est un petit service bar qu’elle a mis en place en même temps qu’elle a commencé à ouvrir l’atelier. Aujourd’hui se prépare une grosse commande, c’est la fête de quartier et l’inauguration de la placette, un nouvel espace public rénové juste en face de « l’atelier aux fleurs ». Elle attend du renfort de quelques voisin·e·s pour installer les guirlandes de fleurs et sortir les tables de brasseur. Le crépuscule va être magique avec le soleil qui se couche dans l’axe de la rue et les nouveaux massifs plantés où elle voit chaque jour les mésanges et le pic-vert fouiller à la recherche d’insectes. Les enfants sont déjà là, à inventer des jeux entre les noues et à se cacher derrière les haies…
Ce matin, la placette a repris son activité normale, Henri promène son chien dès l’aube, comme d’habitude. Je le vois qui ramasse un pull oublié la veille et récupère quelques fleurs des guirlandes. Le facteur arrive avec le courrier et les livraisons du jour pour Farzaneh. De quoi retarder un peu le début du rangement de l’atelier qui le mérite bien, au lendemain de cette fête de quartier. Elle salue Yannis qui poursuit sa tournée à vélo et les voisins qui partent à l’école.
DE LA BANLIEUE RADIEUSE AUX CITÉS-JARDINS DE DEMAIN ?
Depuis 1986 et Marcel Smets qui nous ouvrait les yeux sur cette « banlieue radieuse » – conséquence impensée d’un projet implicite, d’un modèle de vie anti-urbain tant désiré –, presque un demi-siècle a passé maintenant. Et cette ville dispersée et d’apparence irrationnelle, cette ville devenue territoire, n’a pas cessé de continuer de croître depuis, de se transformer. En regardant vers le futur – et sans vouloir conclure trop rapidement notre recherche par le projet – c’est l’analogie avec la « cité-jardin », « utopie » du 19e siècle théorisée par Ebenezer Howard |16|, qui nous semble porteuse d’une réinvention de l’imaginaire des espaces suburbains. Non pas tant dans son incarnation formelle connue, celle de quartiers arborés de faible densité, facilement traversables à pied, mais plutôt sur les arrangements des registres de l’individuel et du collectif, des arrangements qui étaient au cœur de la proposition d’Howard.
D’un parcellaire entièrement privatisé, dépendant d’une infrastructure pesante et peu efficiente, nous explorons les possibilités de reconfigurer ces quartiers vers plus de mise en commun. Ces pistes sont ouvertes, et nous revendiquons ici que la description est nécessaire et suffisante à la discussion. Ce travail de représentation et l’exposition qui a eu lieu ont pour ambition d’éveiller les imaginaires par le projet. Grâce au dessin, à la cartographie, on donne à voir une forme de systématisation d’espaces, d’initiatives, de projets, qui existent déjà sur le terrain, sous des formes plus éparses, comme autant de laboratoires qui vont dans le sens des transitions souhaitées. Mettre en lumière le déjà-là, raisonner sur sa capacité à devenir structurel, permet de s’en saisir comme d’un levier pour aller plus loin. Forger une crédibilité à cet imaginaire a donc été la première étape de la recherche ; l’objectif était de révéler des opportunités, montrer des possibilités sans chercher à être ni conclusif ni dogmatique.
Bien sûr, il faudrait confronter ceci au réel ; bien sûr, il faudrait se poser la question des normes, des lois, aborder l’énorme inertie du régime de la propriété privée, mais d’abord nous voulions ouvrir le champ, étendre la vue, diffuser nos idées. La recherche met alors le doigt sur des marges de manœuvre, des espaces de réflexion, un degré de malléabilité présent dans les territoires suburbains (cette fameuse « absence » qu’évoquaient déjà les urbanistes de Secchi et Sola de Morales).
En bref, un ensemble de lieux en attente de projet. Ces lieux périphériques ont une capacité de résilience et de transformation bien plus forte qu’on ne pourrait le penser et qui se situe dans différents registres, à différents niveaux. Si cette expérience n’est qu’une introduction, la suite pourrait se formaliser autour d’un « observatoire de la périphérie », une plateforme qui permettrait de poursuivre la recherche dans des formes d’exploration diversifiées, sur le terrain, avec un réseau d’acteurs, de chercheurs, de projets et de rencontres. À la lecture de projets-laboratoires, d’initiatives, de lieux qui cultivent l’espoir comme moteur de construction de projets, il apparaît que cette vision de territoire jardiné pourrait devenir le centre de notre attention et transformer plus rapidement qu’on ne le pense nos périphéries en crise.
Cette analyse a été initialement publiée dans la revue Dérivations et est téléchargeable via l’encadré ci-dessus.



















